Le premier convoi juif vers Auschwitz, l’officier nazi et sa captive: histoire vraie d’un amour tabou

Elodie Palasse-Leroux — Édité par Natacha Zimmermann — 18 mai 2022 à 7h01

Des 999 premières femmes envoyées à Auschwitz, seules 22 ont survécu. L’une d’elles a été sauvée par la passion interdite d’un SS. À quel prix?

L'histoire d'amour qui liait la prisonnière juive Helena Citrónová et l'officier nazi Franz Wunsch a inspiré deux documentaires à la réalisatrice israélienne Maya Sarfaty. Ici, le poster du documentaire Love It Was Not. | Ronit Borat / Cinéphil
L’histoire d’amour qui liait la prisonnière juive Helena Citrónová et l’officier nazi Franz Wunsch a inspiré deux documentaires à la réalisatrice israélienne Maya Sarfaty. Ici, le poster du documentaire Love It Was Not. | Ronit Borat / Cinéphil

Temps de lecture: 5 min

L’image stupéfie: elle a tout d’une photo de vacances, à l’exception qu’elle a été prise dans un camp de concentration –d’extermination–, et que la jeune beauté qui prend la pause y est retenue prisonnière. Helena Citrónová était l’une des 999 femmes du premier convoi juif officiel vers Auschwitz, en mars 1942. Dans sa robe rayée, elle affiche un sourire radieux. Les joues pleines, le corps robuste, la posture fière et la chevelure épaisse soigneusement coiffée interrogent. Pouvait-on être captive, heureuse et en bonne santé à Auschwitz?

C’est un officier nazi qui a réalisé le cliché. Il en fera des dizaines de copies, découpant la tête d’Helena pour la coller sur des cartes postales –à la montagne, à la mer, en voyage, en famille, imaginant la vie qui aurait pu être la leur. Car en 1942, l’Autrichien Franz Wunsch est tombé amoureux fou d’Helena en entendant le son de sa voix, comme un marin de L’Odyssée guidé vers sa perte par le chant des sirènes.

Sur cet étonnant portrait, Helena Citrónová, captive à Auschwitz, affiche un sourire éclatant Il a été pris par son amant, l’officier nazi Franz Wunsch. Il le conservera et en fera des dizaines de copies, jusqu’à sa mort. | Cinéphil

Un SS fêtait ce jour-là son anniversaire et les jeunes femmes employées au Kanada, nom donné à l’entrepôt de tri des biens des déportés du camp d’extermination, étaient invitées à venir chanter ou danser pour divertir le groupe. Une des amies d’Helena, connaissant son talent pour le chant, la poussa en avant. Elle choisit une chanson allemande triste, «Liebe war es nie» («Ce n’était pas de l’amour», choix prophétique?). À la fin de sa prestation, un jeune homme s’approcha d’elle et lui demanda de recommencer.

C’était, confiera-t-elle plus tard à la Shoah Foundation, créée en 1994 par Steven Spielberg, la première fois qu’un membre des SS s’adressait à elle avec respect. «Soudain, j’entendais une voix humaine et non un rugissement animal. J’entendais “s’il vous plaît”! J’ai vu l’uniforme et pensé: “Mon Dieu! Ce sont les yeux d’un être humain, non les yeux d’un tueur.”»

À la folie

Franz Wunsch a 20 ans. Helena est encore une adolescente, «une vraie pêche, vous aviez envie de pincer ses joues»témoignera son amie Roma Ben Atar Notkovich. Wunsch est un meurtrier, Helena le sait. «Au début, je le haïssais. Il était aussi diabolique que les autres SS. Mais au fil du temps…» Il gagne son affection en la protégeant, en apportant, à elle et à ses amies, de la nourriture ou des couvertures. Il lui glisse discrètement de petits mots («Ne t’inquiète pas, je vais te sortir de là.»).

Wunsch veille sur elle sans se cacher des autres, de manière obsessive. Quand elle attrape la fièvre typhoïde, synonyme de mort certaine à Auschwitz, il la soigne, la regarde dormir, lui cède ses rations de nourriture. «Son amour confinait à la folie», en conviendra Helena. Elle en tremble: l’un comme l’autre, par cette transgression ultime, risquent la mort. Et si quelqu’un les dénonçait? Cela finit par arriver. Tous deux sont torturés mais résistent: ils n’avoueront jamais.

À LIRE AUSSI

Comment se transmet la mémoire de la Shoah au sein des familles de survivants

Helena est jalousée, parfois insultée, se méfie de toutes ses compagnes d’infortune. «Mais au cours des deux ans et demi qu’a duré cette relation, j’ai pu sauver plusieurs vies», se justifiera-t-elle. Dont celle de sa propre sœur, Ruzinka (Roza). Quand elle apprend en 1943 l’arrivée de sa sœur et des deux enfants de celle-ci, elle accourt. Le docteur Josef Mengele, l’ange de la mort, l’arrête au moment où elle s’apprête à pénétrer dans la chambre à gaz pour y rejoindre sa sœur. Sans réfléchir, Wunsch, qui ne la quitte jamais des yeux très longtemps, se précipite, la plaque au sol et plaide sa cause auprès de Mengele: il s’agit d’une de ses ouvrières («Il n’en reste plus beaucoup, de ces numéros-là.»).

L’indifférence de Mengele lui permet de la mettre à l’abri. Puis, dans un geste fou, il pénètre dans le Krematorium et parvient à récupérer Ruzinka. Elle est déjà nue, comme ses enfants, attendant sans le savoir d’être gazée. La petite Aviva, 9 ans, tient fermement son frère nourrisson dans ses bras et regarde, terrifiée, sa mère s’éloigner. «Tout va bien se passer, je te le promets.» Elle ignore qu’aucun enfant ne survit à Auschwitz, que seuls des jumeaux peuvent garder la vie sauve –pour être ensuite soumis aux expériences de Josef Mengele. Ruzinka ne pardonnera jamais à sa sœur la mort de ses enfants.

Les zones grises de l’histoire

La réalisatrice Maya Sarfaty a découvert l’histoire d’Helena par une des nièces de cette dernière, qui se trouvait être sa professeure de théâtre. Fascinée par l’insondable complexité de l’histoire, elle lui a consacré deux documentaires. C’est plus particulièrement l’ambivalence des personnages qu’elle a tenté de mettre en exergue.

«J’étais quelqu’un d’autre, et tout le monde était au courant de cette histoire. J’étais ternie, il était un SS. Mais le fait est qu’il m’a sauvé la vie.»

Helena Citrónová

Elle explique que, de son point de vue, Franz «n’était pas un pur monstre. C’était un officier SS sadique, aucun doute. Mais il était également romantique, tendre, capable d’un amour pur et de compassion. Helena n’est pas non plus la classique victime qu’on pourrait imaginer: c’est une femme solide, dotée d’un fort instinct de survie, prête à faire ce qu’il faut pour se sauver, ainsi que sa sœur. Les zones grises entre monstruosité et pureté sont celles qui me poussent à raconter cette histoire.»

Les zones grises… En 1972, Helena, qui vivait en Israël, a reçu une lettre de la femme de Franz l’enjoignant de l’aider à son tour en venant témoigner à son procès. La dernière fois qu’Helena avait vu l’officier nazi, c’était lors de leurs adieux, quand il lui avait confié, ainsi qu’à Roza, des bottes fourrées, pour leur permettre de survivre à leur marche de la mort en 1944. Elle acceptera de témoigner, comme Roza. Wunsch sera acquitté.

À LIRE AUSSI

«Je ne dis plus que ma mère a été déportée»: les mémoires de la 2e génération de la Shoah

Sur cette autre planète

Helena a été, à plusieurs reprises, interrogée par les médias sur les raisons qui l’ont poussée à témoigner plutôt que de tenter d’oublier. Dans l’émission télévisée israélienne «A Different Love», elle trouvait, en 2003, le courage de se confier. «J’étais quelqu’un d’autre, et tout le monde était au courant de cette histoire. J’étais ternie, il était un SS. Mais le fait est qu’il m’a sauvé la vie. Je n’ai pas choisi, c’est arrivé. C’est une histoire qui n’aurait pu exister ailleurs que là, sur cette autre planète.»

En 2016, le premier documentaire de Maya Sarfaty dédié à l’histoire d’Helena et de Franz, The Most Beautiful Woman, a reçu l’Oscar du meilleur documentaire étranger réalisé par un étudiant. Poursuivant sans relâche ses recherches dans les archives de Yad Vashem (l’Institut international pour la mémoire de la Shoah), à Jérusalem, et celles de la Shoah Foundation, la réalisatrice découvre par la suite plus de témoignages –dont ceux de Franz et d’Helena eux-mêmes–, ainsi que la trace de la famille et de proches des protagonistes.

Pour Love It Was Not, elle échange avec la fille de Franz: «C’était l’amour de sa vie», lui confirme celle-ci. «Si nous avions gagné la guerre, tout aurait été différent», se lamentait-il devant épouse et famille en pensant à son amour perdu. Les obsessionnels photomontages de Franz Wunsch inspirent la réalisatrice: elle reconstitue alors les scènes du passé en utilisant des personnages découpés dans des visuels d’archives. Le procédé narratif est à la fois fort et troublant –l’innocence quasiment enfantine de ces jeux de papiers provoque un contraste époustouflant avec la violence des faits historiques.Inscrivez-vous à la newsletter de SlateS’abonner

On regrettera qu’aucune date de sortie ne soit encore prévue en France, mais Love It Was Not est disponible en ligne. Soixante-dix-sept ans après la fin de l’Holocauste (le 8 mai 1945), Maya Sarfaty y restitue avec finesse, sans tomber dans le sensationnalisme de l’ultime tabou, le maelström de sentiments des survivants, faisant entendre leurs voix –et, à travers elles, celles des millions de disparus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
1 + 19 =