Julian Assange : un lanceur d’alerte qui a voulu défier les puissants

Aux États-Unis, Julian Assange encourt jusqu'à 175 ans de prison.
Aux États-Unis, Julian Assange encourt jusqu’à 175 ans de prison. AFP/File

Texte par : Étienne Bouche

Sous la menace d’une extradition vers les États-Unis, le fondateur du réseau Wikileaks avait été arrêté en avril 2019 après avoir passé sept ans dans les murs de l’ambassade équatorienne à Londres. Il est actuellement détenu dans une prison de haute sécurité. La justice britannique doit rendre sa décision sur cette extradition ce lundi 4 janvier. Aux États-Unis, Julian Assange encourt jusqu’à 175 ans de prison. Selon Guillaume Ledit, co-auteur du livre « Dans la peau de Julian Assange » (Actes Sud, 2020), le sort réservé au militant australien a une valeur symbolique pour l’administration américaine.

RFI : Il y a dix ans, le Time l’avait désigné personnalité de l’année, figurant en couverture bâillonné par un drapeau américain. En 2010, Julian Assange devenait mondialement connu pour avoir diffusé des documents classifiés sur les activités militaires et diplomatiques des États-Unis. Comment en est-il arrivé là ?

Guillaume Ledit : À cette époque, Assange est intronisé comme le héros – ou l’antihéros, selon le point de vue duquel on se place – des luttes pour les libertés numériques. On pourrait dire qu’il est un hacker « de formation » : il a forgé son engagement – plutôt radical – autour d’internet et ses compétences techniques lui ont permis de s’introduire sur un certain nombre de réseaux. À la fin des années 1980 en Australie [dont Assange est originaire], la scène du hacking était assez active. 

Très intéressé par la philosophie politique, il va faire d’internet une arme au service de son projet : rééquilibrer la symétrie entre les simples citoyens et les puissants – autorités politiques et grandes structures économiques. C’est le sens de la création de Wikileaks en 2006. 

L’année suivante, il connaît son premier coup d’éclat en faisant fuiter le manuel interne de Guantanamo. Mais Wikileaks sort véritablement de l’ombre en 2010 quand il dévoile une vidéo montrant 18 personnes abattues à Bagdad par un hélicoptère de l’armée américaine. 

À partir de 2010, il va diffuser énormément de documents, pour la plupart classés secret défense – des comptes d’opérations de terrain en Afghanistan, en Irak, mais aussi des télégrammes diplomatiques apportant la preuve que les États-Unis et ses alliés s’espionnent allègrement. Ces publications se font alors en lien avec de grands titres internationaux comme le Guardian, Le New York Times ou Le Monde.

Des affaires de mœurs en Suède au scandale des courriels de l’équipe de Hillary Clinton durant la campagne présidentielle américaine de 2016, Julian Assange voit ensuite son image ternie… 

Une fois Julian Assange passé en pleine lumière, certains de ses travers ont été exposés sur la place publique – la façon autoritaire dont il gérait Wikileaks, son rapport aux femmes. 

Dès 2012, il est déjà menacé d’extradition et refuse de témoigner dans l’affaire suédoise, craignant que cela le mène directement aux États-Unis. Il se réfugie à l’ambassade d’Équateur au Royaume-Uni où il reste confiné. 

Alors que Wikileaks perd de son influence, il décide, en 2016, de diffuser des courriels de l’équipe de campagne de Hillary Clinton – des communications qui jettent une lumière crue sur le camp démocrate. Personne ne peut prouver qu’elles ont été fournies par le FSB [services secrets russes] ou par des groupes de hackers satellites des renseignements russes mais il y a de fortes suspicions. 

► À lire aussi : Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, est-il un espion ou un symbole de la liberté d’informer?

Il lui est aussi reproché de dévoiler des informations sans tenir compte des risques qu’il fait encourir. Peut-on considérer ses activités comme journalistiques ?

C’est un des points fondamentaux de l’accusation – Julian Assange aurait mis en danger un certain nombre de sources de l’armée américaine, en particulier en Afghanistan. Mais aucune preuve allant dans ce sens n’a été fournie. L’administration américaine essaie de prouver qu’il est un espion et n’a pas effectué un travail de journaliste. Or, en diffusant ces documents, Julian Assange a fait du journalisme d’investigation.

Que signifierait son extradition vers les États-Unis ?

Wikileaks a incarné cette volonté d’un certain nombre de défenseurs des libertés numériques de passer par le chiffrement des communications, par différents dispositifs techniques pour récupérer des documents et mettre sur la place publique des secrets liés aux affaires économiques et politiques. 

Ce combat continue d’être mené mais il est clairement en passe d’être gagné par les puissances en place – États et entreprises ont repris en main internet. Ainsi, l’administration américaine a pour ambition de faire d’Assange un exemple et montrer qu’il n’est plus possible d’utiliser le numérique pour dénoncer les agissements des gouvernements et des entreprises. 

L’administration Obama avait été particulièrement féroce à l’égard des lanceurs d’alerte. Trump a maintenu les poursuites contre Assange et Joe Biden, si l’on en croit ses déclarations durant la campagne présidentielle, devrait s’inscrire dans ce prolongement. La valeur symbolique de cette extradition est très importante pour l’administration américaine, ce qui ne laisse rien présager de bon pour Julian Assange.

Que représente Julian Assange pour vous ? Pourquoi lui avoir consacré un livre ?

Son parcours épouse parfaitement l’évolution d’internet et du réseau dans son ensemble – de l’aspiration à la liberté, à créer un espace hors de l’espace physique où règnent les gouvernements et les corporations, à la reprise en mise en main du réseau. Non seulement la trajectoire de Julian Assange raconte cette histoire du web qui reste en cours d’écriture, mais elle souligne aussi les rapports compliqués entre lanceurs d’alerte, médias et gouvernements.

Source : RFI

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