Il y a un problème avec l’interview de Diam’s par Augustin Trapenard, mais pas celui qu’on croit

Ariane Bonzon — Édité par Natacha Zimmermann — 3 juin 2022 à 7h00

En écoutant cette interview de Diam’s-Mélanie qui déchaîne les passions, je me suis souvenue de mes deux rencontres avec le mari de l’ancienne star, Faouzi Tarkhani, écrivain et ex-rappeur.

Au cours de son entretien avec le journaliste Augustin Trapenard, Diam's a raconté ses difficultés et sa «renaissance». | Capture d'écran Brut via YouTube
Au cours de son entretien avec le journaliste Augustin Trapenard, Diam’s a raconté ses difficultés et sa «renaissance». | Capture d’écran Brut via YouTube

Temps de lecture: 7 min

À l’occasion de la sortie à Cannes de Salam, le film de et sur Diam’s, l’interview que cette dernière a accordée à Augustin Trapenard fait du bruit.

Elle a été applaudie par ceux qui ont apprécié ce «moment de vérité» au cours duquel l’ancienne star –laquelle souhaite qu’on l’appelle désormais par son prénom, Mélanie– raconte ses difficultés, son cheminement et sa «renaissance». Une de nos anciennes ministres (Cécile Duflot) a évoqué sa ressemblance avec Sœur Sourire. D’autres, en revanche voient dans cet entretien de la «propagande pure» (Caroline Fourest) et dans l’intervieweur un «misérable idiot utile des barbus» (Gilles Chevalier).

Le problème de cette interview, ce n’est pas que Diam’s-Mélanie s’y confie et qu’elle révèle ce qu’elle est –une personnalité cordiale et sensible; ce n’est pas non plus qu’elle fasse éventuellement du prosélytisme (mot plus adapté que «propagande»). Après tout, c’est le propre des religieux, les «vrais», ceux qui ont la foi chevillée au corps, non seulement de penser et de vivre la loi de Dieu comme supérieure à celle des hommes, mais également de vouloir convaincre le plus grand nombre. Et que cela plaise ou non, il en a été, il en est et il en sera toujours ainsi. Méconnaître cela, c’est ne rien comprendre au fait religieux.

Le mot «salafisme» absent

Le gros problème de cet entretien, c’est qu’en trente minutes, le mot «salafisme» n’a pas été prononcé une seule fois! Ni par l’interviewée, ni par l’intervieweur. Or, la «renaissance» de Diam’s-Mélanie, cet «état de paix» dans lequel elle dit vivre désormais, s’est opérée par sa conversion à l’islam et plus précisément à l’une de ses déclinaisons les plus fondamentalistes: le salafisme, justement.

À LIRE AUSSI

Le voile islamique menace-t-il vraiment la laïcité et la concorde républicaine?

M’est alors revenue en mémoire ma rencontre, il y a quelques années, avec l’ancienne star et son mari, un rappeur devenu écrivain, un Français d’origine tunisienne, également salafiste: Faouzi Tarkhani. Diam’s-Mélanie fait d’ailleurs au moins deux fois référence à son mari dans la vidéo de Brut. Elle lui voue une véritable admiration intellectuelle, admiration qui n’est pas infondée comme j’avais pu en juger lorsque Faouzi Tarkhani avait accepté de me parler malgré sa «crainte d’être piégé et de subir un réquisitoire».

Retour quatre ans en arrière

Ce jour de 2018, c’est une envolée de voile bleu nuit qui était accourue du fond du lobby du grand hôtel parisien où elle séjournait à Paris. Vêtue d’un jilbab ne laissant voir que son visage, Diam’s dégage effectivement une impression chaleureuse, guidant avec attention son mari vers le petit salon qu’ils avaient réservé pour notre rencontre.

Car Faouzi Tarkhani est non-voyant. Il a 11 ans lorsque son cousin Titi, se donnant des airs de gangster, le met en joue et tire avec le pistolet de son père. La grenaille déchire le visage de l’enfant et l’aveugle immédiatement, raconte-t-il dans Mal vu, témoignage d’un salafiste qui condamne le terrorisme.

«Je sentais confusément que la musique et le Coran ne pouvaient cohabiter dans un même cœur.»

Faouzi Tarkhani, ex-rappeur et mari de Diam’s

C’était à l’occasion de la sortie de cette autobiographie que je l’avais rencontré pour la première fois: dans les bureaux parisiens de son éditeur, rive gauche, bien loin de Sarcelles (Val-d’Oise) où il est né, a grandi et a très vite développé un véritable talent de «chapardeur», ainsi qu’une passion pour la lecture. En 1987, à la suite de ce jeu d’enfants qui tourne au drame, il intègre un pensionnat pour jeunes aveugles du VIIe arrondissement parisien, entre la tour Eiffel et celle de Montparnasse: une «chance», dit-il aujourd’hui, sans doute parce qu’il a alors eu accès à un nouveau monde où l’on prenait aussi soin de lui.

De retour à Sarcelles, le jeune homme commence à se faire un nom dans le rap et le hip-hop. Le label Polydor lui permet d’enregistrer son premier disque à New York, chez Universal. Lui qui «existait sur la scène musicale avant Diam’s» plonge alors dans le tourbillon du vedettariat. «Je sentais [cependant] confusément que la musique et le Coran ne pouvaient cohabiter dans un même cœur et que le triomphe de l’un signifierait la mort de l’autre.» Son entrée en salafisme pour «appliquer l’islam tel qu’il doit être appliqué» le conduit donc à arrêter cette carrière, puisque «l’islam interdit la musique».

Les salafistes en première ligne de la lutte contre le terrorisme

Fin 2018, nous nous retrouvons donc une seconde fois, dans le petit salon de ce grand hôtel parisien où Diam’s, qui n’a visiblement pas de coquetterie de star, vient de nous installer et de nous servir elle-même thé et café avant de s’éclipser.

L’ancien rappeur publie un nouveau roman, Une Repentance, édité en format numérique à compte d’auteur, cette fois. Un récit de vies chaotiques dans la banlieue de Sarcelles, où l’on croise une kyrielle de personnages divers, bien campés et attachants. En filigrane, le message est toujours le même: montrer la valeur rédemptrice du «vrai islam», le salafisme.

À LIRE AUSSI

Le Coran interdit l’alcool mais les Turcs s’en fichent, et ce depuis des siècles

«J’ai voulu écrire une fiction, tout d’abord pour prouver qu’on peut être un musulman orthodoxe et être sensible à la littérature, mais aussi pour développer une approche plus douce de l’islam et, à travers la littérature, fabriquer des ponts entre croyants et non-croyants»,explique l’écrivain qui a lu Soumission de Houellebecq et«juge au passage que ce dernier y fait plus la promotion de la religion de Muhammad que son procès».

Or, aux yeux du mari de Diam’s, «dans une société [européenne] au consumérisme morbide, ayant tourné le dos à ses prêtres, une telle religion ne pouvait que prendre racine. Une religion vivante, au monothéisme pur, sûre de ses valeurs», parmi lesquelles les «valeurs patriarcales».

Plaidoyer pour le salafisme

Mais Faouzi Tarkhani rechigne toujours à parler de sa foi et de sa religion. Car il est excédé par la «confusion sémantique autour du terme “salafiste”». Il reproche à ceux qui font l’opinion d’y voir une matrice commune aux salafistes quiétistes (pacifistes) et aux djihadistes de Daech: autrement dit, l’antichambre du passage à l’acte.

Ainsi, «le gigantesque travail de prévention des salafistes [quiétistes] est passé sous silence. Leurs conférences, prêches du vendredi ou tracts sont innombrables. Leurs sites regorgent d’articles épinglant les terroristes.» L’époux de Diam’s bataille pour qu’on ne confonde pas tout: «Les terroristes de Daech qui sont en vérité des takfiristes pratiquant la violence illégitime sous couvert de djihad islamique [et] les salafistes [qui] sont la digue la plus résistante à leur tsunami.»

«Qu’on le veuille ou non, il existe un tronc commun entre le courant salafiste dont [Faouzi Tarkhani] parle et celui des djihadistes.»

Romain Caillet, chercheur et consultant sur les questions islamistes

Le débat a agité la sphère salafiste et créé de profondes divisions. J’interrogeais alors Romain Caillet, chercheur et consultant sur les questions islamistes, selon qui «l’engagement salafiste contre le terrorisme djihadiste est une réalité, il n’y a pas de débat là-dessus. Mais qu’on le veuille ou non, il existe un tronc commun entre le courant salafiste dont il parle et celui des djihadistes».

Le mari de Diam’s ne nie pas, de son côté, qu’il y ait un socle commun. «Mais il est dogmatique, soumis à de nombreuses interprétations, de la même manière qu’il y a un socle commun à travers le siècle des Lumières entre Rousseau et Robespierre. Ainsi, le salafisme est innocent du terrorisme daechien de la même manière que Rousseau est innocent de la terreur initiée par Robespierre»,écrit-il dans l’argumentaire qu’il m’envoie à l’époque.

Pour autant, Romain Caillet jugeait «la bataille de Faouzi contre l’amalgame avec les djihadistes perdue d’avance». «Et puis, la majorité des Français est hostile à la pratique d’un islam littéral, alors inutile d’attendre d’eux qu’ils soient bienveillants», concluait le co-auteur, avec Pierre Puchot, de l’enquête sur les mouvements djihadistes en France Le combat vous a été prescrit.

L’hijra familiale en Arabie saoudite

C’est d’ailleurs bien parce que leur pratique littérale des textes de l’islam était incompatible avec la société française que Faouzi Tarkhani et Diam’s ont fait leur hijra (l’émigration en terre islamique) et se sont d’abord installés en Arabie saoudite, la «terre du prophète»: «Là-bas, vous n’avez pas à négocier pour pouvoir faire votre prière au travail; c’est même le contraire: la police peut même vous rappeler à l’ordre si vous n’avez pas fermé votre boutique lorsque c’est l’heure de la prière, même si tout ça commence à changer avec les nouvelles réformes que MBS [Mohammed ben Salmane, prince héritier et vice-Premier ministre d’Arabie saoudite depuis juin 2017, ndlr] met progressivement en place», rappelait Romain Caillet.

À LIRE AUSSI

C’est quoi exactement la charia?

Faouzi Tarkhani, lui, citait les propos laudateurs qu’il aurait entendus de la bouche de «Pierre Guillaume, commandant français officiant sur une radio d’extrême droite, [qui] remarquait qu’en Arabie saoudite, on ne mettait pas les personnes âgées dans des maisons de retraite, que le taux de criminalité était l’un des plus bas du monde et que les incivilités y étaient inexistantes».

Certes, mais quid de la pratique de la flagellation et de la peine de mort, du statut des femmes et du fait que la liberté de culte n’est pas respectée dans ce pays, avec lequel la France est engagée dans un partenariat privilégié? Faouzi Tarkhani n’a pas répondu à ces questions, ni lors de nos rencontres ni lors de nos échanges par mail. Depuis, la famille aurait quitté l’Arabie saoudite.

La piscine Molitor

Notre entretien, en cette fin 2018, se termine. En arrière-plan du petit salon où nous parlons depuis une heure, la piscine Molitor ferait un beau décor pour une photo. Faouzi Tarkhani acquiesce avant de se tourner vers moi, inquiet: suis-je bien certaine qu’on ne verra pas de femmes en maillot de bain, derrière lui sur la photo? Je le rassure. Un sourire? L’ami qui l’accompagne –il a assisté à tout l’entretien– m’enjoint d’abandonner cette idée: «C’est péché de sourire à une femme.»

J’ai finalement renoncé à écrire mon article. Il me semblait qu’étant donnée la personnalité de Faouzi Tarkhani, ce serait une faute professionnelle de ne traiter que de littérature et pas un peu longuement de son salafisme; et je n’avais pas obtenu les réponses à certaines questions essentielles.

Aujourd’hui, en écoutant l’interview de Brut, je me suis demandé si en évacuant ce mot, «salafisme», en ne le prononçant même pas une seule fois, Diam’s n’était pas allée, avec Augustin Trapenard, au-delà même de ce que Faouzi Tarkhani souhaitait que nous fassions il y a quatre ans. Or, le salafisme piétiste constitue la colonne vertébrale de ce couple. Faire comme s’il n’existait pas est non seulement maladroit, mais aberrant. Et surtout, ça ne protège ni Diam’s ni son mari d’une nouvelle volée d’insultes.

Source : Slate FR

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
4 × 5 =