Fouad Abdelmoumni: au Maroc, «nous sommes de plus en plus dans une situation de dictature autoritaire»

Le roi du Maroc Mohamed VI à Rabat, le 17 novembre 2018.
Le roi du Maroc Mohamed VI à Rabat, le 17 novembre 2018. FADEL SENNA / AFP

Par :Pierre Firtion

Au Maroc, deux ONG, Amnesty International et Human Rights Watch, sont coup sur coup montées au créneau début février pour dénoncer la répression des autorités contre toute voix critique. Fin janvier, l’historien Maâti Monjib était condamné à un an de prison ferme pour « fraude » et « atteinte à la sécurité de l’État ». Figure du combat pour les droits de l’Homme dans le pays, l’historien est le fondateur de l’Association marocaine du journalisme d’investigation.L’économiste Fouad Abdelmoumni, célèbre défenseur des droits humains et militant de Transparency Maroc, a révélé récemment avoir été victime l’an passé d’une campagne de diffamation destinée à le faire taire. Des vidéos de sa vie intime ont ainsi été envoyées à ses proches. Fouad Abdelmoumni est ce matin l’invité de Pierre Firtion.

RFI : L’an dernier, des vidéos de votre vie intime ont été envoyées à plusieurs de vos proches. Racontez-nous ce qui s’est passé…

Fouad Abdelmoumni : Oui, il y a eu des dizaines de personnes qui ont reçu cette séquence-vidéo d’une à quelques minutes chacune, prises à mon insu, dans ma maison, grâce à un appareillage d’enregistrement audio-vidéo très sophistiqué, dont les caméras étaient insérées dans les appareils de climatisation, dans chacune des deux pièces de l’appartement. Cela s’est passé après que j’ai eu de très nombreuses menaces, m’intimant de me retirer du débat public sur l’autoritarisme et la corruption et en particulier quelques sorties sur l’État policier, suite à des violations très graves des droits humains, dans mon pays.

Suite à l’envoi de ces messages, vous avez gardé le silence pendant un temps et puis vous avez tout révélé, récemment. Est-ce que vous avez reçu des menaces, depuis ?

Disons que j’avais décidé d’adopter un profil bas, sans me retirer de manière intégrale de l’espace public, mais je prenais beaucoup de précautions. Je n’intervenais que très rarement et de manière, je dirais, très soft.

Mais la répression a pris de plus en plus un tournant outrancier, au Maroc. Il est arrivé un moment où, un ami pour lequel j’ai énormément d’appréciation et de respect Maati Monjib, historien de réputation internationale a été poursuivi sur une nouvelle affaire de blanchiment d’argent et des choses comme cela. Donc j’ai de nouveau pris position, en disant que cette poursuite était outrancière. Àcompter de là, on est revenu, encore une fois, à la diffamation dans les médias proches des services et donc j’ai décidé que je ne pouvais plus simplement exister et me regarder dans un miroir, en acceptant d’être l’otage d’un système de répression, vil, et surtout, un système qui anéanti, qui annihile l’intelligence des Marocaines et des Marocains !

Pour vous, c’est une campagne de déstabilisation qui est menée par un corps mafieux, lié à l’État marocain. Expliquez-nous…

Dans ce genre de comportement, on ne peut décortiquer le comportement des appareils mafieux, que le jour où ils sont mis à nu. Aujourd’hui, ce que l’on a, ce sont simplement les manifestations externes de ce comportement. Ces manifestations sont telles, qu’il est avéré que ce sont des comportements mafieux, c’est à dire que, c’est le racket, c’est la menace, c’est le comportement hors la loi, c’est l’intromission dans l’intimité des gens… C’est un comportement qui ne donne absolument pas lieu à reddition de comptes, dans une impunité totale.

Aujourd’hui, je ne peux évidemment pas apporter une preuve factuelle, évidente, que n’importe quel juge accepterait, mais je suis convaincu que, n’importe quelle justice indépendante, propre, honnête et efficace, devrait rendre compte de la responsabilité première de l’État marocain, dans cette situation.

Selon vous, d’autres personnalités ont été victimes de ce type de campagne de diffamation…

Oui, je citais tout à l’heure Maati Monjib. Il y a plus de mille articles de diffamation qui ont été répertoriés à son égard.  On a déjà sur la place publique, je crois, une quinzaine de cas qui sont officiellement répertoriés et pour lesquels, à l’évidence, il s’agit toujours de personnes qui sont dérangeantes pour l’autoritarisme monarchique.

Nous avons une situation où, aujourd’hui, il n’existe plus d’espace pour une presse indépendante, pour des partis politiques autonomes, pour un débat public sain, serein et pouvant aller au fond des choses. Nous sommes de plus en plus dans une situation de dictature autoritaire et violente.

Vous êtes donc d’accord avec ces ONG, comme Human Rights Watch ou Amnesty international, qui dénoncent régulièrement la répression des voix critiques au Maroc ?

Absolument. Nous sommes, heureusement, sur « unanimité » du mouvement des droits humains – qu’il soit au Maroc ou à l’international – à dénoncer un resserrement absolument drastique des comportements répressifs, illégitimes, de l’État marocain. Cela s’est très fortement accéléré depuis 2014 et nous ne sommes toujours pas sortis de l’auberge.

Source : RFI

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