Cinq ans après l’attentat de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire: «Un jour que l’on n’oubliera jamais»

Un stèle en hommage aux victimes de l'attaque de Grand-Bassam du 13 mars 2016 en Côte d'Ivoire.
Un stèle en hommage aux victimes de l’attaque de Grand-Bassam du 13 mars 2016 en Côte d’Ivoire. © RFI/Paulina Zidi

Texte par : Paulina Zidi

Le 13 mars 2016, une attaque terroriste a fait plus d’une vingtaine de morts dans la station balnéaire de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, située à une quarantaine de kilomètres d’Abidjan. Des hommes armés ont surgi sur la plage et ont tiré sur les vacanciers. Si la vie a repris à Bassam, cette attaque a fortement marqué la ville, ses habitants et le secteur du tourisme.

De nos envoyés spéciaux à Grand-Bassam,

« Cette journée, on ne va pas l’oublier, c’est sûr. On oublie des détails, mais cette journée est assez marquante », témoigne Patrick Colin. Il est propriétaire d’un hôtel-restaurant qui donne directement sur la plage de Bassam, un petit coin de paradis baptisé La Nouvelle Paillote. Des établissements comme le sien, il y en a plus d’une dizaine le long de l’océan, un lieu prisé des Abidjanais voisins surtout le weekend.

Ce jour-là, le 13 mars 2016, c’est un dimanche et les établissements ont fait le plein comme le Wharf d’Alhassan Ouattara : « Le 13 mars, j’étais à mon hôtel, où il y avait près de 400 personnes. Quand on a entendu les tirs, c’était la débandade. Ma chance, c’est que ma plage est un peu éloignée des chambres. Donc nous avons pris le temps de sécuriser tous les gens qui étaient à la plage dans les chambres. On a réussi à sauver beaucoup de monde. »

Les terroristes, trois hommes, étaient arrivés quelques minutes avant et s’étaient installés sur la terrasse d’un café à une dizaine de mètres de l’hôtel d’Alhassan Ouattara : « Ils ont commandé à boire et après ils sont allés directement à l’Étoile du Sud puis ils ont remonté la plage jusqu’à la Madrague où ils ont été accueillis par un garde avec une kalachnikov. Là, leur camarade a été blessé donc ils l’ont tué. Ils sont redescendus et passés devant chez nous nous, mais tout le monde était caché et ils sont arrivés à La Paillote. »

« Ils avaient des armes, on voyait que ce n’était pas des cannes à pêche »

Les terroristes sont alors chez Patrick Colin et s’il a pu cacher une grande partie de ses clients, d’autres se trouvent encore à portée des armes des deux hommes : « Les tirs se sont accentués et il y a eu un moment de flottement. Les gens ne savaient pas trop quoi faire. J’ai vu les deux gars qui arrivaient. Ils marchaient, ils avaient des armes, on voyait que ce n’était pas des cannes à pêche. Quand le premier est arrivé, il a commencé à tirer. »

Puis Patrick raconte les minutes qu’ont duré cette attaque. Le bruit des détonations, le calme des terroristes, les gens apeurés qui se taisent, les blessés et les premiers soins alors que les tirs continuent du côté de la piscine. Tout ce temps, les deux hommes armés circulent dans l’établissement. « Mais à aucun moment, ils ne sont rentrés dans les murs. À aucun moment, ils ont cherché à rentrer dans les bâtiments alors qu’ils devaient savoir qu’il y avait du monde caché dedans. Une fois qu’ils ont tiré un peu partout, ils savaient que les commandos allaient arriver. Ils les attendaient et ils se sont mis en position. Et puis l’assaut est venu par les forces spéciales. Il y a eu un engagement et les deux terroristes ont été tués », raconte Patrick Colin.

L'hôtel-restaurant La Nouvelle Paillotte de Grand-Bassam.
L’hôtel-restaurant La Nouvelle Paillotte de Grand-Bassam. © RFI/Paulina Zidi

Dans les cuisines où se sont regroupé un grand nombre de personnes, les gens sont choqués comme Rodolphe, le cuisinier : « On était en plein boulot, c’était l’heure du déjeuner, on avait des plats qui sortaient, on a entendu des coups de feu. On s’est demandé si c‘était un braquage. Ils sont arrivés juste après, le patron dit à tout le monde de se cacher. Je me suis enfui. Je suis allé me cacher. Après, j’étais traumatisé, je n’avais jamais vu ça. »

Après l’attaque, c’est la stupeur qui domine à Grand-Bassam. Personne n’avait rien vu venir, confient les habitants. Même si rétrospectivement, Patrick Colin trouvait qu’il y avait quelque chose dans l’air. « Il y avait des signes avant-coureurs, il y avait des présences. Moi j’habite ici depuis longtemps, je bouge beaucoup, et il y avait des gens qui étaient venus, mais qui n’étaient pas à leur place habituelle et qui ont disparu après coup. Il y avait un climat bizarre. »

L’enquête a démarré tout de suite après l’attaque qui a été revendiquée par al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Plusieurs personnes ont été arrêtées en lien avec cette affaire dans plusieurs pays et notamment au Mali. En Côte d’Ivoire, deux militaires ont été condamnés à 10 ans de prison pour complicité en août 2016. Mais les commanditaires, eux, n’ont pas encore été arrêtés.

Une stèle pour les victimes

À Grand-Bassam, la vie a repris, une stèle a été érigée en mémoire des victimes à l’entrée du quartier historique. Et il a fallu effacer les stigmates de l’attaque. « Ça a été un gros coup d’arrêt, explique Patrick Colin. J’ai surtout effacé les impacts, j’avais 280 impacts de balles dans mon établissement. J’ai tout enlevé. Pendant trois mois, j’ai fait peau neuve. »

Même sentiment pour Alhassan Ouattara du Wharf qui ajoute que les traces laissées ne sont d’ailleurs pas que physiques : « Ça n’a pas été un coup d’arrêt, ça a été une hécatombe. Parce qu’il faut savoir que nous avons passé un an sans travailler. Un an avant que les premiers touristes aient le courage de revenir. Pendant tout ce temps, il n’y a pas eu une mouche ici. Et même aujourd’hui, à Grand-Bassam, nous continuons à trainer cette tare de l’attentat. »

Pourtant, il l’assure des mesures ont été prises et la sécurité a été renforcée : « Je ne crois pas qu’il y ait une ville aussi sécurisée que Bassam aujourd’hui. Il y a des patrouilles partout. Alors au départ, c’était des forces de l’ordre en uniforme, mais on leur a dit que ça faisait un peu peur aux clients. Donc désormais ça patrouille en civil que ce soit à pied, en voiture, à cheval. Ça patrouille tout le temps. »

Et alors que la situation semblait aller un peu mieux, que les touristes notamment internationaux commençaient à revenir, le coronavirus a mis un coup d’arrêt à cette reprise. Désormais les acteurs du tourisme de Bassam se concentrent sur la clientèle nationale. « Le coronavirus nous a créé un nouveau tourisme, un tourisme local. Les Ivoiriens ne peuvent plus voyager donc ils viennent chez nous. Mais les gens qui viennent le weekend ce n’est pas suffisant. L’attentat, la crise sanitaire, tout ça, ça nous coule », se désole le patron du Wharf.

À La Nouvelle Paillote, Patrick estime en avoir vu d’autres toutes ces années dans le pays et il assure ne pas baisser les bras : « Moi, de toute façon, je suis un optimiste. L’homme oublie, les hommes oublient. » 

Source : RFI

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