Assassinat de Khashoggi: un an après, Ben Salman «responsable», le crime impuni


Jamal Khashoggi en 2014.
MOHAMMED AL-SHAIKH

Le 2 octobre 2018, ce journaliste saoudien, dissident exilé aux États-Unis, disparaît pour toujours à l’intérieur du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Malgré la tempête médiatique qui a suivi, une enquête onusienne, les accusations de la CIA envers un prince Ben Salman fragilisé et les détails macabres qui ressortent, le risque existe que justice ne soit pas rendue.

Qui était Jamal Khashoggi ?

Sujet du royaume saoudien, issu d’une illustre ascendance – son grand-père était le médecin personnel d’Ibn Saoud – Jamal Khashoggi était jadis un familier de la cour régnant à Riyad. Il exerçait le métier de journaliste depuis le milieu des années 1980. « Jamal Khashoggi […] est resté célèbre pour avoir suivi et interviewé non sans admiration les moudjahidin arabes dans l’Afghanistan des années 80 », rappelle l’historien Philippe Pétriat. Jusqu’à entretenir, un temps, des relations personnelles avec Mohammed Ben Laden qu’il rencontra en Afghanistan et dont il fut l’entremetteur pour une première interview avec le journaliste Robert Fisk au Soudan.

Ses positions évoluèrent bientôt vers des idées plus démocratiques d’un point de vue politique, sans avoir été le grand libéral progressiste, d’un point de vue sociétal, qu’on a pu décrire. Lorsque le prince héritier Mohammed ben Salman (MBS) prit en main les affaires courantes du royaume en juin 2017, il fut perçu partout, de par ses premières mesures, comme un messie réformateur. Mais entre les deux hommes, les rapports se tendirent. Khashoggi n’avait pas sa plume dans sa poche ; il tenait précieusement à sa liberté de ton et d’opinion. Ses écrits posaient problème au prince. « Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman et son entourage ne toléraient pas le fait que Khashoggi soit honnête, dise ce qu’il pense et ne puisse pas être acheté », écrit son ami le journaliste David Hearst. Ce qu’il pense notamment, poursuit-il, des « dangers à pactiser avec Trump ».

Comme nul n’est prophète en son pays, et sentant la pression s’accroître, il s’exile aux États-Unis en septembre 2017. Sa plume devient plus acerbe dans les colonnes du Washington Post, fleuron de la presse américaine. Une insupportable mouche du coche pour Ben Salman.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman au sommet des dirigeants du G20 à Osaka, au Japon, le 27 juin 2019.REUTERS/Jorge Silva

La journée du 2 octobre

Le 2 octobre 2018, à 3h30 du matin, neuf Saoudiens débarquent d’un jet privé à l’aéroport d’Istanbul. Tous sont militaires, officiers de renseignements, membres de la garde rapprochée du prince, détenteurs d’un passeport diplomatique. Parmi eux, Maher Abdulaziz Mutreb, officier de renseignements à l’ambassade saoudienne à Londres et bras droit du conseiller du prince Ben Salman, ainsi qu’un médecin légiste, le docteur Salah Mohammed Tubaigy. Ils rejoignent d’autres Saoudiens, aux statuts similaires. Ils sont quinze au total.

Dans la matinée, Jamal Khashoggi reçoit un appel lui demandant de se rendre à 13h au consulat d’Arabie saoudite, auquel il avait un peu plus tôt confirmé sa venue. Le journaliste est venu, pour la deuxième fois, à Istanbul pour récupérer des documents administratifs lui permettant d’épouser sa fiancée turque, Hatice Cengiz. Au consulat, le personnel a reçu pour consigne de ne pas sortir de son bureau ou de quitter les locaux à midi pour cause de visite diplomatique.

13h02, au consulat. Maher Mutreb s’adresse au médecin légiste Tubaigy : sera-t-il « possible de mettre le tronc dans un sac ? » « Non. Trop lourd », répond simplement le second, avant d’ajouter : « On va couper les articulations, ce n’est pas un problème. Le corps est lourd. D’abord, je coupe sur le sol. Si on prend des sacs plastiques et que je le coupe en morceaux, ce sera réglé. On emballera tous les morceaux. » Puis, il s’inquiète de son sort : « mon chef n’est pas au courant de ce que je suis en train de faire. Personne ne me protège. » À la fin de la conversation, Maher Mutreb s’enquiert de savoir si « l’animal sacrificiel » est arrivé. Une voix confirme.

13h15. Jamal Khashoggi laisse sa fiancée à l’entrée et pénètre dans l’enceinte diplomatique. Le tournant de sa vie tient ensuite en moins de 25 minutes. Selon l’enquête onusienne, il est conduit au second étage où il s’entretient notamment avec Maher Mutreb. On lui demande d’écrire à son fils, ce qu’il refuse, on l’informe qu’il doit être ramené en Arabie saoudite, ce qu’il refuse.

L’échange se termine ainsi : « Il y a une serviette ici. Vous allez me droguer ? », demande Khashoggi. « Nous allons vous anesthésier. » Les enregistrements laissent ensuite suggérer que la victime s’est vue injecter un sédatif, avant de suffoquer, la tête dans un sac plastique. Les renseignements turcs rapportent qu’à 13h39,  un bruit de scie se fait entendre.

À 15h, deux véhicules quittent le consulat et arrivent deux minutes plus tard chez le consul. Trois hommes portent des sacs.

Dix-sept jours plus tard, l’Arabie saoudite ne peut que confirmer la mort du journaliste dans son enceinte diplomatique. Sans pour autant dire où est le corps, qui reste introuvable, l’Arabie n’ayant pas permis l’inspection de la résidence consulaire. Jamal Kashoggi allait fêter ses 60 ans.

La corporation journalistique occidentale réclame des comptes, l’ONU et la CIA accusent Riyad

La reconstitution des dernières minutes de la vie de Jamal Khashoggi a été rendue possible par les enregistrements clandestins des services de renseignements turcs à l’intérieur du consulat. La piste de l’assassinat s’était vite profilée dans les médias turcs et américains tout au long du mois d’octobre puis de novembre, mêlant rumeurs et vérités. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a lui-même mis en cause le prince héritier.

L’ONU ouvre une enquête et Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, se rend en Turquie. Elle rend son rapport le 19 juin 2019, qui retrace le fil des évènements relatés ci-dessus.

→ Lire le rapport (en anglais)

« Vous entendez Khashoggi passer du sentiment de confiance à la peur, puis l’angoisse croissante, la terreur et enfin la réalisation que quelque chose de fatal va se produire », raconte l’avocate Helena Kennedy qui a participé à l’enquête de l’ONU, et qui s’est confiée à la BBC dans un documentaire diffusé lundi 30 septembre. « J’écoute souvent de la musique quand je découpe des cadavres. Parfois avec un café et un cigare à la main », a dit le médecin Tubaigy, selon l’avocate. « Il dit : “C’est la première fois de ma vie que je dois découper des morceaux sur le sol – même un boucher qui veut découper un animal le suspend”. Vous les entendez rire, c’est glaçant. »

Déjà, au mois de février 2019, l’experte des droits de l’homme Agnès Callamard avait recueilli assez d’éléments de preuves pour être affirmative sur le sort qui avait été réservé à Khashoggi, et ceux qui ont en décidé ainsi : « Les preuves réunies au cours de ma mission en Turquie montrent clairement que M. Khashoggi a été victime d’un meurtre brutal et prémédité, planifié et perpétré par des responsables de l’État saoudien. »

Avant cela, le 16 novembre 2018, le Washington Post rapporte que la CIA a conclu que MBS avait commandité l’assassinat. Début décembre, Gina Haspel, patronne de l’agence, se livre à une exposition formelle des éléments dont elle dispose devant un petit comité de sénateurs. Il s’agit notamment de la captation d’une conversation téléphonique entre MBS et son frère Khaled, ambassadeur à Washington : le premier demande au second de faire taire Khashoggi, « le plus vite possible ». Tous, démocrates comme républicains, ressortent convaincus : « Je n’ai aucun doute sur le fait que le prince héritier (…) a ordonné le meurtre et a été maintenu au courant de la situation tout le long », a par exemple déclaré en sortant de la réunion le républicain Bob Corker, chef de la puissante commission des Affaires étrangères du Sénat. La Maison Blanche, elle, fait la sourde oreille : elle reste l’alliée indéfectible de Riyad.

Ben Salman intouchable

Difficile de dire que rien n’a avancé depuis un an. L’enquête du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, et davantage encore les conclusions de la CIA qui estime que Ben Salman est bien le donneur d’ordre, sont édifiantes. Agnès Callamard préconise une enquête pénale internationale, mais n’est pas encore suivie au sommet de l’ONU.

Un procès doit par ailleurs bientôt s’ouvrir en Turquie. Au royaume, onze personnes, dont neuf parmi les quinze du commando dépêché en Turquie, ont été écrouées et sont actuellement jugées dans un huis-clos d’où rien ne filtre. Parmi elles se trouvent Maher Mutreb et le docteur Tubaigy. La peine capitale a été requise contre cinq d’entre elles. Aux yeux des juges saoudiens en revanche, Ben Salman est innocent.

Le 25 septembre, dans une interview accordée à l’émission Frontline de la chaîne américaine PBS, ce dernier s’est confié sur cet assassinat. Mohammed ben Salman, qui avait jusqu’alors nié en bloc une quelconque implication dans l’affaire, en assume « l’entière responsabilité, parce que c’est arrivé sous ma surveillance ».

Interviewée ce 1er octobre par Orient XXI, site d’information français spécialisé sur le Moyen-Orient, Agnès Callamard décrypte les confessions de « MBS » : « Cela veut dire qu’il reconnaît, au moins indirectement, que ce crime est un crime d’État dans la mesure où il est un homme d’État et où il laisse comprendre qu’il est le quasi-chef d’État. Mais il ne reconnaît pas sa responsabilité individuelle pour le crime, au contraire ; il prend ses distances en expliquant qu’il y a des millions de fonctionnaires qui travaillent, des ministres qui suivent les dossiers et qu’il ne peut contrôler toutes leurs actions. Il ne reconnaît pas sa responsabilité pénale personnelle. »

Agnès Callamard, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur l’assassinat de Jamal Khashoggi présente son rapport mettant notamment en cause le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, ce mercredi 19 juin 2019 à Genève.AFP Photos/Fabrice Coffrini

L’experte poursuit : « Quoi qu’il en soit, le procès [à Riyad] ne peut pas être considéré comme équitable, même s’il se termine par des condamnations. D’autre part, et même si parmi les accusés il y a le général Ahmad Al-Assiri, le principal responsable Saoud Al-Qahtani n’a pas été inculpé. Ce proche de MBS cité par de nombreux témoins dans l’affaire de l’enlèvement du Premier ministre libanais Saad Hariri et dans la torture des militantes des droits des femmes est pourtant un suspect majeur. Il a même été cité par le procureur saoudien comme une des personnes qui a incité le crime et a poussé l’équipe à ramener Khashoggi, car il était une menace pour la sécurité nationale. Des rumeurs prétendent qu’il a été tué, mais je n’ai pas pu les confirmer. »

Les diplomates des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et de la Turquie sont autorisés à assister en tant qu’observateurs au procès, sans interprète.

Un an après, l’onde de choc s’est bien dissipée à la faveur de la realpolitik moyen-orientale (même peu favorable à Ben Salman) et le rapport a beau jeu d’appeller la communauté internationale à mettre « MBS » sous sanctions, en gelant notamment ses avoirs personnels à l’étranger. Le visage du journaliste assassiné a simplement refait surface à l’occasion de commémorations et de manifestations. S’il ne hante pas l’esprit de ses bourreaux.

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