Après dix ans de guerre en Syrie, Bachar el-Assad règne sur des ruines

Texte par :Paul Khalifeh

Bachar el-Assad a survécu à dix ans de guerre, mais il gouverne une Syrie en ruine et se partage l’influence avec quatre armées étrangères et une multitude de milices.

De notre correspondant à Beyrouth,

Dix ans après le début de la guerre, la rhétorique de la diplomatie syrienne et le discours des dirigeants à Damas n’ont pas changé sur les grandes questions régionales. En écoutant le président Bachar el-Assad – atteint par le Covid-19 ainsi que son épouse Asma – ou en lisant le ministre des Affaires étrangères Fayçal al-Mokdad, on a l’impression que la Syrie est toujours ce pays central, cet acteur de premier plan au Proche-Orient.

Pendant des décennies, la Syrie avait trouvé sa place au cœur de la géopolitique d’une région déchirée par d’interminables conflits. Crainte et courtisée, elle s’était imposée comme interlocuteur incontournable grâce à l’habileté politique de ses dirigeants, notamment l’ancien président Hafez el-Assad, mais aussi à la faveur d’autres atouts, qui lui ont permis de conserver une large indépendance malgré des ressources limitées comparées à l’Irak de Saddam Hussein ou aux riches pétromonarchies du Golfe.

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Peu endettée, la Syrie avait atteint une autosuffisance agricole et avait développé une industrie artisanale, pharmaceutique, métallurgique et électronique. Important exportateur de phosphate, elle produisait aussi, en 2010, 390 000 barils de pétrole et 21 millions de mètres cubes de gaz par jour, ce qui lui assurait une relative indépendance énergétique. Elle avait éradiqué l’analphabétisme, consolidé un enseignement supérieur de bon niveau, développé des centres de recherche, construits des barrages et des raffineries. Le tout verrouillé par un pouvoir autoritaire défendu par une puissante armée et des services de sécurité omniprésents.

Un quatrième mandat ?

Bachar al-Assad, 55 ans, dont la chute imminente avait été maintes fois annoncée, est encore au pouvoir, dix ans après le début de la guerre. Toutes les tentatives de la renverser ou de le vaincre militairement ont échoué. Il va sans doute briguer un quatrième septennat l’été prochain et sera probablement réélu lors d’un processus électoral qui ne répondra pas aux standards démocratiques occidentaux.

Il est toujours là, son discours est resté le même, mais son pays, lui, a changé. La Syrie n’est plus qu’un immense champ de ruines, son peuple est à moitié exilé, ses villes sont détruites, son industrie et son agriculture sont dévastées.

Les chiffres montrent que la guerre syrienne est la plus grave catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale, comme l’affirment les Nations unies.

Dix ans de combats ont fait 390 000 morts, 200 000 disparus et plus d’un million de blessés, dont des dizaines de milliers d’handicapés. Près de la moitié des 24 millions de Syriens ont été déplacés et 5,6 millions se sont réfugiés dans les pays voisins, notamment en Turquie, au Liban et en Jordanie. Les autres sont des réfugiés internes, qui vivent parfois dans des camps insalubres et surpeuplés, dans les zones gouvernementales où les régions qui échappent au contrôle du pouvoir central.

« Personne ne peut plus rien acheter »

Plus de 80% de la population a basculé dans la pauvreté et 12,4 millions de personnes vivent dans une situation d’insécurité alimentaire, selon le Programme alimentaire mondial (PAM).  

La livre syrienne a perdu presque 100% de sa valeur face au dollar en dix ans, détruisant le pouvoir d’achat de millions de Syriens. « Le salaire moyen d’un fonctionnaire vaut l’équivalent de 15 dollars, celui d’un soldat 10 dollars, personne ne peut plus rien acheter », regrette Ghazouane, un vétérinaire syrien reconverti en travailleur journalier au Liban.

Les sanctions économiques et financières implacables imposées par les pays occidentaux, renforcées par la loi César signée par Donald Trump en juin 2020, empêchent la plupart des transactions commerciales et des opérations financières avec la Syrie.

La situation s’est dégradée après la crise au Liban, qui servait de poumon économique à son voisin de l’Est. Les hommes d’affaires syriens ont vu leurs dépôts, estimés à plus de dix milliards de dollars, bloqués dans les banques libanaises, comme c’est le cas pour tous les Libanais.    

Les combats ont provoqué la destruction de villes entières comme Raqqa, ancienne capitale du « califat » autoproclamé du groupe État islamique (EI). De vastes quartiers ont été réduits en ruines à Alep, Homs, Deraa et dans des dizaines d’autres agglomérations.

L’infrastructure a été dévastée. Quelque 70% des sous-stations du réseau électrique sont hors-service, un tiers des écoles ont été détruites ou réquisitionnées par des combattants, et seuls 58% des hôpitaux du pays sont totalement opérationnels. Environ 70% du personnel médical a fui le pays. La production de pétrole a baissé de plus de 90%.

Un récent rapport de l’ONG World Vision évalue à plus de 1 200 milliards de dollars le coût économique de dix ans de guerre et des estimations diverses chiffrent à plusieurs centaines de milliards de dollars le coût de la reconstruction.

Sur le terrain, les lignes de front n’ont pas bougé en 2020. L’intervention directe de la Russie (2015), de l’Iran et du Hezbollah libanais à partir de 2013, avait permis au régime, qui ne contrôlait plus que 15% du territoire, de reprendre les deux tiers du pays où vivent plus de 13,5 millions de personnes.

Bachar el-Assad a survécu aux dissidences, aux défections et aux sanctions. Il a éradiqué, avec l’aide de ses alliés, les principaux foyers de la rébellion, qui se trouvaient aux portes de Damas. Il a inversé en sa faveur les rapports de force militaires tout en refusant de faire des concessions politiques fondamentales. Mais il n’en a pas pour autant retrouvé son pouvoir d’antan. Il règne sur un pays en ruines, contraint de partager le territoire et l’influence avec quatre armées étrangères et une multitude de milices.

Turcs, Russes, Américains et Iraniens

Les Turcs déploient 15 000 soldats en Syrie où ils contrôlent une bande frontalière de 120 km de long et 30 km de profondeur, dans le Nord, et la province d’Idleb, dans le nord-ouest. Cette région est le dernier fief jihadiste du pays après la destruction du « califat » de l’EI en mars 2019. L’armée russe déploie des dizaines d’appareils dans la base aérienne de Hmeimim, dans le Nord-Ouest, et d’autres aérodromes, et dispose d’une base navale à Tartous et des positions militaires dans l’Est. Huit-cents soldats américains sont présents dans le Nord-Est, autour des principaux puits de pétrole, ainsi que dans la base de Tanaf, sur le carrefour frontalier entre la Syrie, l’Irak et la Jordanie.

Les Gardiens de la révolution iranienne, le Hezbollah libanais et des milices chiites irakiennes et afghanes sont essentiellement déployés dans et autour des villes de Boukamal et d’al-Mayadeen, non loin de la frontière avec l’Irak, dans l’Est. Les milices kurdes, soutenues par les États-Unis et la France, contrôlent un tiers du territoire à Hassaké, dans le Nord-Est, Raqqa, dans le Nord, et la province orientale de Deir Ezzor.

Dans le Sud, la province de Deraa, berceau de la révolte, n’est pas encore stabilisée, car les ex-rebelles disposent d’une certaine autonomie dans certaines villes comme Tafas, conformément à l’accord de reddition conclu sous l’égide de la Russie. Dans le désert central de la Badia, l’armée syrienne affronte régulièrement des cellules de l’organisation EI qui se livrent à une guérilla meurtrière. Même si son discours lui donne des airs de grandeur géopolitique, le régime n’est plus qu’un acteur parmi tant d’autres dans une Syrie morcelée et affaiblie.

Source : RFI

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